La guerre des fromages

 

 

L'on sait que les appétits autour des fromages ou plus exactement de leurs appellations sont souvent voraces et que Bruxelles s'évertue de réguler la situation.

 

C'est ainsi que le journal Le Monde du 25 août 2010 titrait : "Fin du yalta fromager franco-suisse", discrète allusion au sort récemment réservé pour la Suisse et la France à l'appellation gruyère et ce après d'âpres discussions qui ont duré trois ans.

 

Historiquement on admet en général que le fromage gruyère tire son origine du village de Gruyères, situé sur les contreforts des Préalpes de Fribourg, avec extension ultérieure au Massif Jurassien, puis dans la presque totalité du territoire helvétique et dans les Alpes et Préalpes françaises.

 

Par la suite est intervenue une régionalisation des producteurs de gruyère, avec le gruyère du Jura en Suisse, le gruyère de Beaufort dans les Alpes et le gruyère de Comté en Franche-Comté.

 

Sous l'effet de la notoriété grandissante du gruyère, chacun des deux pays, la Suisse et la France, ont revendiqué la paternité de l'appellation gruyère.

 

En 1930, les experts réunis à Rome ont décidé que pour le gruyère "c'est l'affaire des gouvernements des deux pays de s'entendre sur les conditions dans lesquelles cette dénomination géographique doit être employée".

 

Puis, entre autres accords, il faut citer "la Convention internationale sur l'emploi des appellations d'origine et dénominations de fromages" conclue à Stresa le 1er juin 1951, qui reconnaît l'appellation gruyère à la Suisse ainsi qu'à la France, bien qu'entre les deux produits correspondant à ces deux origines, il existe de notables différences, avec par ailleurs, une production beaucoup plus forte en Suisse qu'en France.

 

Puis, au début du 21ème siècle, une appellation d'origine contrôlée (AOC) est décernée à chacun des deux gruyères, à savoir le 6 juillet 2001 au gruyère suisse et le 28 mars 2007 au gruyère français.

 

La paix entre les deux origines paraissait ainsi revenue.

 

En réalité, ce n'était qu'une paix provisoire qui a été rompue lorsqu'en 2007, la France, non contente de bénéficier pour son gruyère d'une AOC, a demandé aux instances communautaires, l'attribution d'une AOP (appellation d'origine protégée) correspondant sur le plan communautaire à une AOC (Règlement communautaire 510/2006 et Règlement communautaire 1898/2006).

 

Après examen de cette demande, Bruxelles a laissé entendre que cette AOP serait refusée à la France, ce qui a provoqué de vives réactions françaises.

 

C'est ainsi que lors des travaux parlementaires de l'Assemblée Nationale, à l'occasion de la réunion de la Commission des Affaires Européennes du 24 février 2010, Monsieur Philippe- Armand Martin a déclaré : "Ce refus de la protection de la dénomination gruyère pour la production française constituerait une atteinte grave au droit de propriété intellectuelle des producteurs français dans la mesure où les conventions internationales ont reconnu l'homonymie et l'histoire commune des deux productions et donné à chaque pays la possibilité d'utiliser le mot gruyère. Par ailleurs, cela créerait une véritable distorsion de concurrence pour les producteurs français".

 

La Commission Européenne a cependant maintenu sa position en jugeant le dossier français trop léger et en estimant que "la zone d'affinage débordait très largement de la zone de production", ce qui entraînait l'absence d'un "lien concret entre le fromage et le territoire", condition essentielle d'une AOP, dominée par la notion de typicité liée au territoire concerné.

 

Devant cette position hostile, la filière française a préféré renoncer à l'AOP pour se contenter d'une indication géographique protégée (IGP), alors que la Suisse sera la seule à pouvoir se prévaloir de l'AOP, étant observé que ce que la Suisse entend actuellement obtenir, c'est la protection de l'appellation gruyère au niveau mondial dans le cadre des accords de libéralisation des échanges à l'Organisation mondiale du commerce.

 

Des négociations sont en cours à ce sujet.

 

Une autre question qui pour l'instant a été réservée, c'est le sort du fromage emmental ou emmentaler, qui actuellement bénéficie d'une AOC en Suisse, alors qu'au regard de la France il s'agirait d'un terme générique.

 

En l'état actuel, certains médias qui avaient annoncé que la France avait perdu la bataille du gruyère contre la Suisse, semblent avoir quelque peu forcé le trait, car la France, et c'est essentiel, conserve le droit de produire et de vendre du gruyère et le syndicat interprofessionnel du gruyère (France) a à présent insisté sur le fait "que l'appellation gruyère restait à l'avenir protégée de chaque côté de la frontière suisse et française".

 

Quant à la différence entre une AOP et une IGP, si elle est importante au regard des spécialistes, elle échappera d'une manière générale au grand public qui pourra continuer, suivant les goûts, à préférer soit le gruyère suisse plus corsé, soit le gruyère français avec un goût plus sucré dû à ses trous.

 

En conclusion de cette note, une question s'impose :

 

Alors que les suisses rappellent que sur la table de Louis XIV, le gruyère suisse avait une place de choix, c'est le gruyère français qui obligatoirement devrait à présent briller aux repas à l'Elysée.

 

Mais est-ce bien le cas ?